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Le festival juste pour mourir

« Que voulez-vous enseigner avec votre exemple ? Qu’il ne faut pas tuer. Et comment enseignez-vous qu’il ne faut pas tuer ? En tuant. » - Victor Hugo, 1848.

Voici enfin l’été et la saison des festivals. Seulement à Montréal, on a les Francofolies, le festival de jazz, de l’humour, des films du monde, etc. Et on ne parle même pas de tous les petits festivals de province : le festival western de St-Tite, le festival agricole de St-Hyacinthe, le festival de la fraise de Ste-Madeleine, et j’en passe.

Curieusement, on en oublie souvent un qui pourtant est tout aussi pittoresque et ouvert à l’année longue : le festival de la peine de mort.

De calibre international, ce festival attire bon an mal an de gros joueurs comme la Chine, l’Iran et le Vietnam. Mais notre voisin du sud n’est pas loin derrière avec une grille horaire des plus remplies. Avec 65 exécutions en 2003 et 59 en 2004, le festivalier en a pour son argent ! Que 86 pays aient renoncé ou suspendu leur participation à ce carnaval morbide ne semble pas avoir découragé nos valeureux voisins dont les prisons renfermeraient près de 3 400 détenus condamnés à mort.

Les sites de ce festival perpétuel au pays de l’Oncle Sam sont nombreux mais le chapiteau le plus gros est situé à Huntsville au Texas. Le Texas détient d’ailleurs le record cumulatif du nombre d’exécutions dans un État américain depuis 1976, avec 355 exécutions, dont 152 approuvées par W. Bush lui-même durant les six années où il a été gouverneur de cet état. Bravo George pour ce record en tant que gouverneur d’un état !

Mais revenons à la billetterie du festival. L’attente pour obtenir son billet dans les couloirs de la mort peut être plus ou moins longue, allant de quelques années, à 24 ans dans les cas des festivaliers les plus patients comme le célèbre Mumia Abu-Jamal, ou 14 ans pour Farley Matchett dont il sera question un peu plus bas.

Après la longue montée en tension dans le couloir de la mort, la date du show est enfin annoncée. Plus que quelques mois restent alors avant le spectacle, pendant lesquels l’heureux élu est changé de prison, histoire qu’il n’oublie surtout pas ce qu’il l’attend. Puis vient le grand soir et son célèbre dernier repas où toutes les extravagances sont permises : certains y vont d’un double cheeze burgers, d’autres de tacos nappés de trois sauces différentes. Au diable la dépense quand c’est l’État qui paie...

Et puis c’est le trajet qui mène à l’abattoir, euh... je veux dire sur le « stage » où l’on vous injectera le poison léthal. Certains tremblent et ont un trac fou (c’est normal, une première c’est toujours énervant...), d’autre sont stoïques et dignes. Malgré cela, il arrive que certains perdent leur superbe quand la veine n’est pas bien piquée où le dosage des produits pas adéquat. On l’a vu encore récemment lors de l’exécution de Joseph Clark le 2 mai dernier, alors que celui-ci a agonisé pendant 90 minutes avant de finalement faire son salut final.

Ceux qui ont assisté au meurtre se retrouvent ensuite dehors devant la presse locale pour partager avec eux les moments forts du spectacle. Tout cela est fort bien montré dans Le Dernier Repas *, un des rares films qui décortique l’abjecte « machine » derrière tout ce cirque.

Si je vous parle de cela aujourd’hui, alors qu’on est tous à planifier nos vacances estivales, ce n’est pas absolument pour faire mon « casseux de party ». C’est seulement pour vous informer que l’un de ces prisonniers du couloir de la mort vient de recevoir sa date d’exécution pour le 12 septembre prochain. Or cette personne, comme la majorité des condamnés à mort, a eu un procès bâclé indigne d’une société dite civilisée. Vous me direz, reste à savoir si le pays de Guantanamo Bay et d’Abu Graïb, si le pays des massacres de civils en Irak et en Afghanistan, le pays qui gracie des dindes mais rarement des être humains, est civilisé, mais ça c’est une autre histoire...

Toujours est-il que Farley Matchett continue de se battre et garde espoir que son avocat puisse faire rouvrir son procès avant la date fatidique. Après tout, d’autres ont réussi avant lui. Et son procès avait été une farce si lamentable (voir l’extrait de la lettre ci-contre) que sa réouverture pourrait lui permettre, selon lui, de plaider la légitime défense et d’éviter l’assassinat programmé par l’État. Inutile de dire que les fonds pour sa défense sont plus que jamais nécessaires.

Si vous lisez encore rendu ici et que vous n’avez pas encore « switché » pour le cahier Arts et Spectacles de la Presse, alors vous m’en voudrez peut-être un peu d’avoir assombri votre début d’été déjà pas très beau. Ce à quoi je répondrai pourtant : partez, allez vous baigner, pédaler, camper, manger, fêter. Bref profitez de votre liberté. Car c’est pour elle que l’on se bat.

Mais si vous avez le choix entre 4 ou 5 shows payants au festival de Jazz, pourquoi ne pas choisir d’en voir 4 et de mettre le 30 $ du cinquième pour acheter le DVD du Dernier Repas dont tous les profits vont à la défense de Farley Matchett ?

* Le DVD du Dernier Repas, de Julien Élie, est disponible par courriel au schulles@colba.net

Extrait d’une lettre écrite par Farley Matchett :

[...] En juillet 1991, j’ai demandé à un homme qui me devait de l’argent, quand il comptait régler cette dette vieille de 8 mois. Lorsque je lui ai posé cette question, il s’est fâché. Je me suis très vite rendu compte que la conversation allait s’envenimer et j’ai tenté de partir. Mais il m’a brutalement arrêté à la porte, m’a bloqué et m’a asséné un coup de poing. Nous avons commencé à nous battre. J’étais en situation d’infériorité devant cet homme bien plus fort que moi. A un moment donné, il a sorti un couteau qu’il a appuyé sur ma gorge dans l’intention bien évidente de me la couper. Je lui ai envoyé un coup de genou dans l’aine et j’ai retourné le couteau contre lui. Le couteau est entré dans sa poitrine et il s’est immédiatement écroulé. J’ai appelé les secours mais il est mort sur la table d’opération. Trois jours plus tard, j’ai été arrêté et passé à tabac pendant 36 heures d’affilée. Pendant ce tabassage, les policiers ont littéralement extorqué une confession et j’ai signé ce qu’ils voulaient simplement pour que s’arrête ce tabassage. Je ne pouvais voir ce que je signais tellement mes yeux étaient gonflés. Les policiers ont guidé ma main pour que je signe cette confession. On m’a alors jeté dans une cellule souterraine pour y attendre mon procès, j’y suis resté 19 longs mois. Le procès a débuté le 22 février 1993 et s’est terminé le 26 février 1993. Ce n’était rien de moins qu’une parodie de justice. Mon avocat commis d’office n’a pratiquement rien fait pour défendre mes droits. Il m’a donné pour instruction de plaider coupable afin d’éviter une sentence de mort, il prétendait invoquer la légitime défense par la suite. Je l’ai suivi car je lui faisais confiance mais en vérité il m’a préparé à recevoir une sentence de mort. Il n’a appelé que deux témoins pendant la première phase du procès. Il n’a formulé aucune objection et en 1996, la Cour d’Appel m’a débouté lors de mon premier appel à cause de cela. Ils ont dit que l’avocat avait omis de faire acter des objections lorsque les erreurs étaient manifestes et que, de ce fait, ils ne pouvaient les acter pour lui. S’il avait fait acter une seule objection, j’aurais pu obtenir un nouveau procès. Il a laissé le champ libre à l’accusation pour m’envoyer dans le Couloir de la Mort. [...]

Farley C. Matchett # 999060 Polunsky Unit D.R. 3872 FM 350 South Livingston - Texas 77351 USA

The Farley c. Matchett Defense Project (Donations) c/o Mrs Pennie Matchett P.O. Box 121 Midway, Texas, 75852

Encadré

Aux États-Unis, l’immense majorité des condamnés à mort sont pauvres et n’ont pas eu droit à une défense équitable. 42% des condamnés à mort sont Noirs alors qu’ils ne représentent que 12% de la population. Une personne reconnue coupable du meurtre d’un Blanc risque 20 fois plus la peine capitale que celle qui a tué un Noir. La sentence de Farley Matchett a été prononcée par 11 personnes de race blanche et une seule de race noire... une femme mariée à un homme blanc.



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