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L’héritage thatchérien et le défi de la gauche

Margaret Thatcher fut le premier ministre le plus diviseur et destructeur des temps modernes : chômage de masse, fermeture d’usines, des communautés détruites, voilà son héritage. Elle était une combattante et son ennemi était la classe ouvrière britannique. […] Comment lui rendre hommage ? En privatisant ses obsèques. Faisons jouer la concurrence et allons au moins offrant. C’est ce qu’elle aurait fait.

Ainsi s’exprimait le cinéaste britannique Ken Loach suivant la mort de celle que l’on surnomme la « Dame de fer ». Par cette boutade sur les funérailles prévues au coût de 16 millions de dollars de l’ancienne première ministre du Royaume-Uni, le réalisateur mettait en lumière le grand paradoxe du néolibéralisme dont elle se fit le chantre : l’inadéquation entre le discours néolibéral et l’agir des gouvernements qui s’en réclament. Car ce n’est pas tant au démantèlement de l’État auquel nous avons assisté ces trente dernières années, qu’à la transformation de son rôle.

Cette révolution conservatrice qu’elle a mené tambour battant n’avait cependant rien d’improvisée. Son manifeste électoral, The Right Approach to the Economy (la juste approche de l’économie), directement inspiré des idées élaborées par Friedman, Hayek et autres Buchanan, en donnait la couleur et mettait la table afin de redresser l’économie d’un État devenu « quasi socialiste », pour reprendre la formule employée par le toujours perspicace Mario Roy dans La Presse. Un agenda d’ailleurs plus ou moins suivi aujourd’hui par tous ceux et celles qui tirent les ficelles du pouvoir à travers le globe.

Pas étonnant, donc, que sa mort se soit accompagnée d’un concert d’éloges au sein des représentants attitrés de la communauté internationale. De nombreux hommages et quelques critiques, titrait d’ailleurs La Presse, dans une litanie de louanges parmi lesquelles Stephen Harper nous rappelait la perte d’une « géante » ; Barack Obama que « le monde perd l’un des grands avocats de la liberté » ; Benyamin Nétanyahou comment elle fut « une véritable grande dirigeante, une femme de principes, de détermination, de conviction, de force, une femme de grandeur » ; sans oublier un candide Ban Ki-Moon qui, après avoir visionné le complaisant film Iron Lady, s’est dit avoir « été très inspiré par sa façon de gouverner ». On trouva même le moyen de faire dire au Congrès national africain que « l’eau a coulé sous les ponts » depuis les années d’apartheid en Afrique du Sud dont Thatcher fut l’un des soutiens les plus indéfectibles. Une façon de dire : « Vous savez, elle a eu beau traiter Nelson Mandela de sale terroriste communiste, mais cela c’est du passé ».

En fait, pour toute critique du règne de Margaret Thatcher, le monde tel que le perçoit l’empire Desmarais n’aura retenu que les récriminations d’un footballeur et du leader de la « gauche radicale » française, Jean-Luc Mélenchon. C’est que chez les gens respectables, on sait reconnaître les qualités qui font les grands de ce monde.

Une unanimité partagée sans surprise par le toujours pénétrant Mario Roy, nous rappelant dans une observation dont lui seul a le secret que Miss Maggie « est aujourd’hui largement considérée comme l’un des deux chefs d’État ayant marqué le XXe siècle britannique ». Hitler et Staline ont aussi été les dirigeants les plus marquants de leur pays respectif au siècle dernier… Mais là où Mario Roy se donne pour objectif de faire œuvre utile c’est en participant à la perpétuation de la fable de l’œuvre salvatrice de Thatcher, en insistant sur le fait « qu’elle remit le pays sur les rails ».

Cette fable d’une œuvre de salut public nécessaire, que les exégètes autorisés tentent de nous faire avaler, élude cependant le bilan catastrophique du premier gouvernement Thatcher (chute de la production de 10% en 1980-1981, un taux de chômage passé de 5 % à 11 % en mai 1983, etc.) et dont les difficultés n’auront été surmontées, comme c’est souvent de coutume pour détourner l’attention de la plèbe de l’incurie gouvernementale, qu’en se lançant dans une bonne vieille guerre. En effet, rien de tel en période de crise que de mousser l’esprit patriotique, dans le cas présent en fustigeant le fascisme argentin – tout en prenant le thé avec Pinochet – et en se posant en défenderesse d’un intérêt national qui eut été terriblement mis à mal par la perte d’un bout de rocher essentiellement peuplé de moutons.

Une aventure militaire sans laquelle elle n’aurait obtenu l’appui nécessaire pour imposer son cadre néolibéral. Privatisations en série des grandes sociétés d’État, baisse du taux maximal d’imposition sur les plus hauts revenus, réorganisation du fonctionnement de la City de Londres en libéralisant en profondeur les marchés financiers (ce qui contribua largement à ouvrir le terrain de jeu de l’économie offshore), sans compter son accomplissement ultime visant à écraser les syndicats, principalement ceux des mineurs – et par là même anéantissant les derniers bastions d’une gauche combative organisée –, tels furent les faits d’armes de la « Dame de fer ». Sans oublier son intransigeance dans le dossier nord-irlandais, qui conduira à la mort de Bobby Sands (pour laquelle elle n’afficha jamais le moindre remords), l’histoire « officielle » préférant uniquement ne retenir que l’attentat de Brighton en 1984.

Loin d’avoir mis de l’« ordre dans la maison », les années Thatcher auront plutôt contribué à jeter les bases de la déstructuration économique néolibérale et à introduire la dette comme nouvel avatar de mécanisme de régulation sociale. Avec à la clé un accroissement des inégalités sociales et régionales et, pour une dirigeante qui promettait d’offrir des real jobs à ses concitoyens, un chômage devenu structurel et endémique. Ce qu’une élite bien pensante qualifie de miracle économique !

Pour ses thuriféraires, son seul crime aura en fait été de trop vouloir en faire, l’introduction de la régressive poll tax la conduisant à être finalement désavouée par ses amis conservateurs. Pour ses admirateurs, Margaret Thatcher demeure un exemple de courage et de conviction, des qualités aux yeux de nos chroniqueux qui font nécessairement défaut à une gauche sclérosée refusant de considérer le changement.

Le consensus néolibéral est en fait probablement l’héritage le plus probant des années Thatcher. Le matraquage idéologique qui s’y est déployé aura littéralement redéfini les contours du monde, imposant la vulgate néolibérale et annihilant toute velléité d’opposition chez une gauche institutionnelle qui n’en a plus que le nom, des travaillistes aux socialistes. C’est l’incrustation de cette idée qu’il n’y a pas d’alternatives et qu’en dehors des privatisations, de la libéralisation financière et des mesures flexibilisant le marché du travail, point de salut. Une tendance qu’une gauche en mal de renouvellement peine malheureusement toujours à renverser et qui constitue son principal défi à court terme.

David Murray



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