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L’impossible exil

Arrivée ici il y a vingt ans, je fuyais une Europe que je voyais comme un continent aux idées surannées, une terre dépassée s’enfonçant dans la mer. La France, sa hiérarchisation à outrance, son chômage endémique et son racisme ordinaire derrière moi, je mettai les pieds dans un pays, dans une province dont je savais bien peu de choses. Tombée dans le panneau du beau Canada au caractère pacifique, des terres vierges, je trouvai sur place la confirmation de mon fantasme à travers le mélange de couleurs, de cultures et de langues qui ne semblait pas générer la même tension qu’en France.

Au fil du temps, je m’informai et je perdis mon innocence. Ici, on emprisonnait des années durant sans le moindre procès (certificats de sécurité), on trichait (référendum de 1995), on matraquait comme ailleurs (trop d’exemples) et on était raciste (flambée de l’ADQ et de ses « accommodements déraisonnables »). Mais, bon, tout compte fait, lorsque je retournais en France, je pensais encore avoir gagné au change.

Récemment, quand Charest fut réélu pour la troisième fois, que Harper devint majoritaire et que chaque semaine apporta son lot de nouvelles accablantes (suppression du financement d’organismes sociaux ou culturels, loi C-10, attaques contre le Registre des armes à feu, questionnements sur le droit à l’avortement, etc.) et que Charest nous sortit sa dernière arnaque, le Plan nord, je commençai à nouveau à jeter quelques coups d’oeil outre Atlantique. L’élection présidentielle française de mai 2012 s’en venant, un peu d’air serait-il possible ? Mais entre Sarkozy et Hollande, le choix était-il meilleur qu’entre Charest et Marois ?

C’est alors que je me rappelai mon joker, ma dernière carte, celle que je n’avais jamais encore jouée : l’Espagne, terre de mes ancêtres, l’Espagne où les Républicains s’étaient levés, l’Espagne des brigades internationales, du POUM, l’Espagne du No pasaran. Il devait bien en rester quelque chose ! C’était sans compter sur la crise qui balayait le pays, sur les banques et le FMI qui faisaient là aussi la loi, sur l’externalisation de l’immigration, qui laissait croupir des milliers de personnes derrière les barrières de Melilla et de Ceuta (1), qui les laissaient mourir de soif dans ce no man’s land. C’était oublier l’Espagne qui, dégoûtée, fermait les yeux pour ne pas voir s’échouer des corps africains sur les plages où ceux du nord venaient prendre des couleurs…

Quel choix me restait-il ? Où pourrais-je de nouveau m’exiler, où pourrais-je croire encore ? Pourquoi pas l’Islande, n’était-elle pas le seul pays à avoir envoyé paître les banques ? Mais l’idée d’une noirceur et d’un froid qui s’éternisent, même pour la bonne cause… Alors quoi ? Plonger plus profondément dans la fiction et ne plus en sortir que de temps en temps, pour refaire le monde autour d’une bonne bouteille, l’espace d’une soirée ? Ou bien garder en permanence un taux d’alcoolémie suffisant à rendre le quotidien supportable ? Lourd spectacle pour l’enfant qui partage ma vie.

Alors que je remuais la tête de tous côtés, oubliant où se trouvaient encore mes pieds, un petit bout d’espoir a commencé à naître, il y a quelques jours à peine. Quand vous lirez ces lignes, peut-être ce sera-t-il déjà envolé, mais peut-être, je dis bien peut-être, que les événements l’auront approfondi, peut-être que je croirai de nouveau que c’est ici qu’il me faut agir. Peut-être que les Québécois ne se seront pas rassis, peut-être que cette fois-ci, ils auront enfin été assez dominés, dupés, moqués. Peut-être qu’ils ne sont pas descendus aussi nombreux dans la rue les 18 et 22 mars simplement parce qu’il faisait beau. Peut-être qu’ils se décident enfin à relever la tête, à la sortir du sac de magasinage, à retrousser leurs manches et, pourquoi pas, à lever le poing. Peut-être qu’ils ne lâcheront pas quand Charest et son équipe de vautours mettront le dernier clou au cercueil de l’éducation. Peut-être que ce clou sera la goutte d’eau, celle qui fera déborder le vase, celle que j’espère depuis vingt ans.

ISABELLE BAEZ

(1) Entre 1997 et 1998 ont été construites de coûteuses barrières entre les enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta et le Maroc, dans le but de contrer l’immigration clandestine. En 2005, alors que 800 migrants tentaient de franchir la barrière de Melilla, 6 d’entre eux ont été tués. Amnistie Internationale a accusé le Maroc d’avoir abandonné des centaines de migrants dans le désert du Sahara, sans eau ni nourriture, en 2006.



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