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Cette semaine, à TOUT LE MONDE EN PARLERA
« Parlons cerveau »

Guy A. : Il a établi l’une des premières cartes du cerveau et sera l’assistant d’un cours de l’UPop Montréal qui débute en février prochain : voici monsieur Brodmann !

M. Brodmann fait son entrée, saluant la foule en soulevant avec courtoisie sa calotte crânienne, découvrant du coup les aires du même nom.

Guy A. : M. Brodmann, bienvenue à Tout le monde en parlera.

M. Brodmann : Merci Guy A.

Guy A. : M. Brodmann, au début du vingtième siècle vous avez dessiné une carte cérébrale basée sur les types d’organisation cellulaire des différentes régions du cortex. Vos 52 régions se sont vues par la suite fréquemment confirmées et sont encore utilisées aujourd’hui par les scientifiques. Comment en êtes-vous venu à vous associer à un obscur vulgarisateur scientifique et à une non moins obscure université dite « populaire » pour donner ce cours, qui plus est 93 ans après votre mort ?

M. Brodmann : C’est dû un concours de circonstances assez exceptionnel, en effet. Mais d’abord, laissez-moi rectifier un point de votre présentation baveuse qui essaie d’être drôle sans trop y parvenir comme d’habitude. Le vulgarisateur scientifique et l’université populaire en question ne sont obscurs qu’à l’aune du clinquant des émissions de divertissement des médias de masse comme la vôtre. Du point de vue de la construction d’un individu véritablement curieux de la nature des êtres et des choses, les deux sont au contraire d’une clarté étincelante.

Quant aux circonstances qui ont mené à mon embauche pour le cours, elles passent par l’exploitation sauvage des réserves pétrolières de notre planète qui a permis de couler le plastique dont je suis fait, auquel s’ajoute le marché du « loisir scientifique » qui permet au capitalisme de récupérer la soif légitime de connaissance des gens en vendant des modèles simplistes de cerveau, et enfin le fait que le prof du cours cherchait un cadeau de Noël pas trop cher pour son petit gars en décembre dernier et que j’étais en vente à 14.99 $. Et tant qu’à m’avoir sous son toit, il a décidé de m’utiliser.

Le fou du roi [pas peu fier de sa métaphore] : Vous parlez de la soif de connaître des gens… Les mauvaises langues disent qu’à TLEP on est un peu le Coke Classique de cette soif de l’âme, c’est-à-dire bien sucré et plutôt vide en protéines. Vous, quel breuvage allez-vous leur servir durant vos cours, si vous êtes si fin ?

M. Brodmann : Un grand cocktail de jus de fruits plein de vitamines, mon cher monsieur ! En fait, si vous le permettez, j’aimerais glisser de la métaphore du breuvage à celle du couteau. Sur ce terrain, vous et vos comparses du consentement manufacturé seriez plutôt comme ce fameux couteau sans lame auquel il manque le manche. De notre côté, ce que l’on observe, c’est que les outils nécessaires à la compréhension des grands enjeux de société sont aussi nombreux et divers que ceux d’un couteau suisse. Tournevis, ciseaux, tire-bouchon ou lime ont alors pour noms sociologie, science politique, économie et parfois même philosophie. Mais, il est un peu désespérant de constater qu’il manque souvent l’outil de base pour comprendre les causes ultimes de ces enjeux, c’est-à-dire la lame ou si vous voulez le cerveau ! C’est donc de notre système nerveux dont on va parler durant nos séances. D’où vient-il, à quoi sert-il, comment fonctionne-t-il ? Car bien qu’il soit derrière tous nos comportements individuels ou sociaux, on s’en soucie habituellement comme de l’an quarante.

Guy A. : Votre patron est l’auteur du site de vulgarisation scientifique « Le Cerveau à tous les niveaux » au www.lecerveau.mcgill.ca. Je suppose qu’il va se servir abondamment de ce gadget durant son cours ? Vous n’avez pas peur qu’il vous fasse ombrage ?

M. Brodmann : Il est certain que la structure particulière de ce site web qui décline toutes les explications en trois degrés de difficulté (débutant, intermédiaire et avancé) se prête parfaitement à une démarche d’éducation populaire comme la nôtre. Et mon patron s’en servira bien entendu à l’occasion, pour éclaircir certaines notions de base. Du reste, et c’est là où vos petites préoccupations mesquines s’égarent comme souvent, l’histoire des neurosciences du XXe siècle que nous esquisserons durant ce cour le sera à travers la vie et l’œuvre de quatre neurobiologistes qui ont marqué cette discipline. Donc point d’ombrage ici de quiconque sur quiconque, mais bien un choix délibéré de placer au cœur de notre démarche la vie de quelques individus comme autant de laboratoires nous permettant d’observer les modifications de leur pensée, et donc de leur cerveau, au fil du temps. On aurait donc pu, pour cela, prendre n’importe quel individu, même vous, mais on a trouvé plus rigolo d’en prendre quatre dont l’essentiel de l’existence a été consacré, justement, à essayer de comprendre le cerveau humain.

Le fou du roi [trépignant d’impatience de sortir sa trouvaille] : Et qui sont vos trois mousquetaires, puisque vous dites qu’ils seront quatre ?

M. Brodmann : Oh là là... Quelle culture ! Il s’agit de Henri Laborit (1914-1995), de Jean-Didier Vincent (1935- ), de Jean-Pierre Chageux (1936- ) et de Francisco Varela (1946-2001). Les quatre ont eu des vies hautes en couleur, rocambolesques même pour certains, et ont fait des apports importants non seulement aux neurosciences, mais également à d’autres disciplines comme l’éthique, l’esthétique, l’urbanisme et évidemment la philosophie. Ce sont, en fait, des philosophes à part entière de par l’ampleur de leurs réflexions sur la nature humaine et la grande interdisciplinarité pratiquée durant toute leur vie. Cette interdisciplinarité est d’ailleurs un aspect essentiel non seulement de ce cours, mais de toute la démarche de l’UPop Montréal. Une UPop, en passant, où tous les cours sont gratuits et sans prérequis, et où tous les profs, organisateurs et organisatrices sont bénévoles.

Guy A. : Ça l’air bien beau votre cour et plein de beaux principes votre UPop, mais attention : M. Brodmann, entrevue « Des squelettes dans le placard » !

Une musique de film d’horreur et un éclairage de black light remplissent le studio.

Guy A. : M. Brodmann, saviez-vous que votre patron, en plus de ses activités professionnelles « legit », comme on pourrait dire, se livre à toutes sortes d’activités louches, que certains conservateurs au pouvoir ne seraient pas loin de qualifier de « terrrrrrorrrrisssss » ?

M. Brodmann : Si vous voulez parler de son travail au sein du journal indépendant Le Couac qui promeut l’esprit critique à travers ses articles grinçants, de sa série web anarchiste pour toute la famille Enfin les vacances qui montre que des valeurs comme l’autogestion et l’entraide sont ce qu’il y a de plus spécifiquement humaine depuis l’origine même de la vie, ou de ses films antérieurs comme le Gambit du fou qui suit l’éveil d’un jeune journaliste aux pouvoirs illégitimes qui aliènent les peuples, L’anus horribilis qui propose une réflexion sur les différentes formes d’engagement politique, ou encore La fin du néandertal qui est une attaque frontale contre l’ère primitive du « tout à l’auto » qui empoisonne encore nos milieux de vie, si c’est de ces démarches complémentaires à son métier qu’il ne se gênera d’ailleurs pas de mettre en évidence durant son cour dont vous voulez parler, sachez que oui, j’étais au courant, et que s’il ne les avait pas eues, je n’aurais pas travaillé avec lui.

Grosses lumières blanches crues de last call qui reviennent dans le studio.

Guy A. [légèrement dépité] : Bon… visiblement, je ne sais pas trop comment on achève un squelette… J’essaie une dernière fois avec mon arme ultime : la question qui tue !!!

Ambiance d’apocalypse dans le studio.

Guy A. : M. Brodmann, des voix critiques de l’intérieur même des milieux d’éducation populaire se sont élevées pour critiquer l’aspect un peu trop cours magistral de la démarche de l’UPop, et pas assez auto-formation, où ce sont les gens présents eux-mêmes qui définissent les sujets qui les intéressent, s’organisent pour trouver les intervenants susceptibles de leur apporter des pistes de réflexion, et poursuivent cette réflexion ensemble sur plusieurs semaines dans l’action et non pas seulement dans l’écoute d’un exposé ou l’échange de question réponse classique de fin de conférence. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

M. Brodmann : Absolument rien, sinon que j’invite mes camarades de cette approche de l’éducation populaire à se joindre à la deuxième heure de chacune de nos séances, puisque c’est exactement cette démarche que nous allons essayer d’adopter à ce moment-là !

Guy A. [blême, épuisé] : Manon… c’est… c’est quoi le vin de la semaine… peux-tu m’en verser une grande coupe ?

Manon : C’est un vin du pays de Vendée, d’origine contrôlée en plus d’être d’origine du pays de Laborit, dont l’arôme est ample comme celle d’un bon Bordeaux ou d’un bon vivant comme Vincent, mais racé comme certains vins chiliens ou scientifiques du même nom comme Varela, bien qu’il demeure très moelleux et français dans son arôme comme Changeux…

Guy A. [paniqué, se précipitant ver la sortie] : Au secours ! C’est un complot !...

Le fou du roi [un peu dépassé par les événements, mais néanmoins toujours fier de lui en tendant sa carte] : Si vous voulez bien lire votre carte…

M. Brodmann : Avec plaisir. « On ne comprend pas trop ce que vous faites, encore moins le bien-fondé de votre UPop, mais si vous êtes sorti de votre retraite après 93 ans de sommeil bien mérité pour vous joindre à cette aventure, peut-être la meilleure chose à faire est d’aller vous voir au café le Placard (2129 Mt-Royal E.) à 19 heures à partir du 15 février prochain ? » Vous me sortez les mots des mandibules, mon cher fou !

BRUNO DUBUC

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