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Le racisme froid de l’Etat Français*

Le 16 juin dernier, Eric Woerth, ministre du Travail, présente sa « réforme » des retraites, un appauvrissement des Français déjà les plus pauvres. Le même jour, la presse révèle un conflit d’intérêt entre ce même ministre et Liliane Bettencourt, l’une des plus grosses fortunes de France. La semaine suivante, deux millions de personnes manifestent contre cet accroissement programmé des inégalités, et une autre manifestation est prévue en septembre. Ça commençait à chauffer sérieusement pour le gouvernement, il était temps de détourner l’attention...

Le 16 juillet, dans deux affaires indépendantes mais malheureusement de plus en plus fréquentes, un jeune gitan et un jeune arabe sont abattus par des flics.

Pourquoi préciser leur âge et leur « race » ? D’abord, ne soyons pas hypocrites, c’est (entre autres) pour ça qu’ils ont été tués. C’est pour ce genre de gibier que les keufs ont un permis de chasse, une licence to kill, et même des encouragements. Ensuite, parce que ce sont les autorités de l’État qui ont immédiatement généralisé : le 30 juillet, Nicolas Sarkozy enchaîne les amalgames : « La nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un fonctionnaire de police (...) Les clandestins doivent être reconduits dans leur pays. Et c’est dans cet esprit d’ailleurs que j’ai demandé au ministre de l’Intérieur de mettre un terme aux implantations sauvages de campements de Roms ». Je résume : 1) s’ils ont été tués, c’est qu’ils étaient des voyous ; 2) s’ils sont des voyous, c’est qu’ils sont d’origine étrangère ; 3) tous les maux de la France viennent traditionnellement des Arabes, auxquels s’ajoutent aujourd’hui les Roms (Gitans, Tsiganes, etc.).

Moi, j’aurais au contraire identifié le problème d’insécurité comme venant des flics, trop nombreux, trop armés et avec une trop grande propension à tirer sur tout ce qui bouge, surtout si c’est bronzé, et jeune. J’aurais réclamé le respect de la justice, c’est à dire présomption d’innocence, excuses, réparations et surtout abolition réelle et pas seulement théorique de la peine de mort. J’aurais fait attention à ne surtout pas faire d’amalgame raciste.

Mais je ne suis pas au gouvernement et, depuis deux mois, c’est le contraire qui se passe. Après ce double meurtre et la colère de la famille et des amis : ni excuses, ni réparations, mais au contraire, on accuse et on insulte les victimes, on pourchasse leurs frères, on menace de rétorsions. Pire encore, on en met certaines à exécution, on rafle, on expulse, on généralise aux cousins et même à tous ceux qui leurs ressemblent vaguement. Même Européens, on les expulsera. D’ailleurs, si leur nationalité les protège, on changera leur nationalité. Si leur âge les protège, on punira leurs parents. Et si la loi les protège, on changera la loi. On créera la notion de « bavure préventive » : tués sans inculpation, preuve ni procès, les faits et le bon sens populaire prouveront a posteriori qu’ils étaient coupables. On ajoutera une ligne dans le code pénal : « les flics ont le droit de tirer à vue sur les présumés basanés ».

Pour le moment, il faut encore aux flics une excuse. Pour l’Arabe (et Français), Karim Boudouda, ils en avaient une : il avait braqué un casino. Bien que la peine de mort n’existe plus en France, même pour braquage, les rambos ont tiré, en visant la tête. Pour le Gitan (et Français), Luigi Duquenet, il a fallu deux mois à la justice pour « mettre en doute » la version du gendarme. Il aurait pu se dire en « légitime défense », ou au moins prétendre avoir prononcé les « sommations d’usage » : qui aurait pu vérifier ? Mais il doit avoir tellement peu de neurones (hormis celle qui lui permet d’identifier un pas-d’chez-nous et celle qui lui permet d’appuyer sur la gâchette), qu’il n’a même pas été fichu de fabriquer une histoire un tout petit peu crédible, de celles dont les juges se contentent pour « classer sans suite ». Luigi a été tué latéralement, il n’y a pas eu de sommations, il ne conduisait pas, il n’était pas armé ni recherché par la police, il ne présentait donc aucun danger.

Oh, ne vous en faites pas, le poulet ne sera pas accusé de meurtre, ni même de coups et blessure, il n’aura ni punition ni blâme, il sera même probablement promu. Le gendarme qui avait assassiné en 2008 Joseph Guerdner, un Gitan français, de 7 coups de feu alors qu’il s’enfuyait à pied, menotté aux mains et aux chevilles, vient d’être acquitté. Hortefeux, Estrosi, Lefebvre, Besson et Sarkozy ne reviendront pas non plus sur leurs mensonges. La famille de Luigi, quant à elle, n’obtiendra pas réparation, mais elle pourra peut-être se réjouir que même la justice « mette en doute » qu’il ait été abattu sans aucune autre raison que celle d’être gitan...

Les Gitans et tous leurs semblables, Manouches, Tsiganes, Roms, Gens du Voyage, d’Andalousie en Inde, en passant par la Roumanie et l’Égypte, sont totalement étrangers à cette affaire, si ce n’est par d’anciens ancêtres communs et que, eux aussi, sont parfaitement innocents, non violents et légalement venus en France puisque Européens. Après l’inquisition espagnole, le nazisme allemand, le communisme des Pays de l’Est, le fascisme italien de Berlusconi, la France de Vichy et celle de Sarkozy, depuis 2002, ils continueront néanmoins à être présumés coupables de naissance. Ils continueront à occuper les médias à la rubrique insécurité, même s’ils la subissent plutôt que de la faire subir. Ils continueront à se faire expulser des lieux où ils campent, et des pays qu’ils traversent.

Tout ça pour couvrir la corruption généralisée d’un gouvernement qui, dans le même temps, démantèle consciencieusement le système social. Ce sont de vieilles recettes mortifères, qui sont remises au goût du jour dans la France d’aujourd’hui, l’Europe d’aujourd’hui, le monde d’aujourd’hui... et demain ?

DROR

*Selon l’expression de Jacques Rancière : http://www.mediapart.fr/node/92825



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