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Quand le CRIME paie

Le 14 juillet dernier, jour de fête nationale française, une porte-parole du ministère des Affaires étrangères et européennes lâche une véritable bombe sur le site du Quai d’Orsay. Elle promet solennellement la restitution de la dette d’indépendance à Haïti, intérêts compris, soit la coquette somme de 17 milliards d’euros. En Haïti, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre, les réseaux sociaux sympathisants s’enflamment. Mais les grands médias ignorent l’affaire… jusqu’à ce que le ministère français démente la nouvelle et parle d’un canular. Les médias ont alors leur hameçon officiel et l’histoire fait le tour du monde en 24 heures.

Un canular très bien ficelé, façon Yes Men (voir l’encadré), puisque le site où apparaît le faux communiqué est la copie conforme de celui du Quai d’Orsay et que son adresse est la même, à une consonne près. Seule le vidéo d’accueil diffère de l’original. Les organisateurs de la mascarade sont aussitôt menacés de poursuites par le gouvernement français.

Mais pourquoi ce canular ? Pour y voir un peu plus clair, un bref retour en arrière jusqu’à, disons, l’an 1790. Haïti, alors nommée Saint-Domingue, est une colonie française très prospère, la plus rentable du royaume français. L’exploitation de sa nature et de sa population assure à la France des revenus qui font vivre près de 15 % des Français. Avec la révolte des esclaves, débutée en 1791, puis celle menée par Toussaint Louverture, Haïti parvient à arracher le pouvoir aux Français et devient, en 1804, le premier peuple à se libérer de l’esclavage avant d’acquérir son indépendance. Un dangereux exemple pour les pays qui désirent maintenir l’esclavage.

La France, qui vient également de dire adieu à la Louisiane (vendue aux États-Unis) digère très mal la perte de sa colonie. En 1825, une imposante flottille de guerre française se présente au large des côtes haïtiennes et sous menace d’invasion et de restauration de l’esclavage, extorque du nouveau pays une promesse de rançon de 150 millions de francs or pour perte de profits des colons (1). Ne pouvant payer un tel montant, Haïti devra emprunter à des banques françaises et américaines. La France récupérera ainsi les intérêts sur une dette d’indépendance qu’Haïti ne parviendra à rembourser en totalité qu’en 1947. Cette dette est souvent ignorée par les Français puisque le sujet est tabou. Dès lors, l’état pitoyable dans lequel se trouve Haïti pendant des décennies est régulièrement mis sur le compte de la malchance.

À noter cependant : malgré le silence des médias sur le sujet, plusieurs demandes de remboursement ont été faites par le passé. La dernière en date, en 2003, étant celle de Jean-Bertrand Aristide, kidnappé et expulsé vers l’Afrique par la France, les États-Unis et le Canada un an après une demande qui n’a sûrement pas aidé sa cause…

Revenons au canular du 14 juillet 2010. Après le démenti du gouvernement français et les menaces de poursuites, les événements s’accélèrent, le site est fermé par le gouvernement français (2) et les journalistes s’interrogent : qui est derrière le canular ? On essaie de retracer l’origine du vidéo, certains notent un filet d’accent québécois chez la fausse porte-parole. Le suspense sera de courte durée : un groupe réunit sous l’acronyme de CRIME (Comité pour le Remboursement Immédiat des Milliards Envolés) revendique l’action et donne une conférence de presse à Montréal. Les quelques membres du CRIME qui se présentent devant les médias le 22 juillet arrivent masqués afin, annonce leur porte-parole Laurence Fabre, de ne pas être identifiés et de pouvoir continuer à lutter pour le remboursement de la dette d’indépendance.

Deux membres de la communauté haïtienne à Montréal, Didier Berry et Serge Bouchereau, sont également présents à la conférence. Ils permettent de recentrer le débat sur le véritable enjeu : l’argent extorqué par la France. Ils en profitent pour rappeler que sur les milliards de dollars promis en avril 2010 par la communauté internationale pour la reconstruction d’Haïti, seuls 2 % ont été versés. Serge Bouchereau livre un message poignant, rappelant qu’à son époque, dans les années 40, les enfants haïtiens devaient chaque jour apporter un cent à l’école pour finir de payer les fameux 90 millions. Une chanson avait même été inventée pour l’occasion. Elle est restée gravée dans l’esprit de nombreux Haïtiens.

La suite de l’affaire ressemble à un roman policier de bien piètre qualité : un certain Olivier, qui se dit employé du Quai d’Orsay, contacte un soir Laurence Fabre à son numéro personnel. Il la menace, elle, ainsi que les autres membres du CRIME, de représailles si le nouveau site n’est pas fermé. Il rappelle plusieurs fois dans la soirée, lâche des informations confidentielles sur son service et va même jusqu’à faire des avances à la militante. Manque de chance, Laurence Fabre a l’intelligence d’enregistrer toute la conversation.

Le CRIME n’a plus alors qu’à contacter la presse et à mettre sur Internet des extraits de la conversation. Interrogé en conférence de presse sur l’appel d’Oliver Poudade, effectivement employé du Quai d’Orsay aux services informatiques, un porte-parole du ministère s’en sort par une pirouette mais patine visiblement. Et voilà comment un petit groupe de militants est parvenu ridiculiser le Quai d’Orsay, Bernard Kouchner et les services secrets français dans la foulée ! Belle claque pour un gouvernement qui fait son beurre sur la sécurité.

À partir de là, la seule stratégie viable devient pour les autorités françaises de regarder ailleurs et de feindre l’affaire terminée. Manque de chance, à nouveau, une lettre ouverte au Président Sarkozy, signée par près de 100 intellectuels et politiciens de plusieurs pays, paraît le 16 août dernier dans les pages de Libération. Elle demande la restitution du montant faramineux extorqué à Haïti.

La question du jour : combien de temps la France pourra-t-elle faire semblant de ne rien voir, de ne rien entendre ? Allez sur le site www.diplomatiegov.info pour voir la vidéo originale du canular, la conférence de presse, etc. et pour signer la pétition demandant que les 17 milliards d’euros que la France doit à Haïti soient rendus à un pays qui en a grand besoin. Et qui ne serait pas dans l’état économique et social actuel si on ne l’avait pas saigné à blanc.

À regarder également, une émission de Democraty Now consacré à la restitution : http://www.democracynow.org/2010/8/17/france_urged_to_pay_40_billion

(1) Somme qui sera par la suite ramenée à 90 millions de francs or. (2) Il sera rapidement rouvert à une autre adresse par le CRIME.

ISABELLE BAEZ

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Encadré

Les Yes Men, vous connaissez ?

On leur doit plusieurs coups jouissifs ces dernières années. La spécialité du duo : de fausses bonnes nouvelles d’envergure qui mettent un gros coup de projecteur sur des faits que les grandes entreprises et les gouvernements s’évertuent à balayer sous le tapis.

En décembre dernier, un faux site d’Environnement Canada annonçait un virage à 180 degrés de la part de Stephen Harper lors du sommet de Copenhage. On y promettait une réduction massive des GES au Canada.

Autre gros coup, en 2004, la prétendue décision par Dow Chemical (et donc Union Carbide) de verser des milliards de dollars aux victimes de la catastrophe de Bhopal pour des soins médicaux, le nettoyage du sol contaminé, etc. Avant que le canular soit démasqué, les actions de Dow avaient chuté d’environ 2 milliards de dollars. L’équité n’a jamais été rentable, les Yes Men le démontraient une fois de plus !

Deux films permettent de voir les Yes Men à l’œuvre : The Yes Men (2003) et The Yes Men Fix The World (2009). Ce dernier sera d’ailleurs projeté gratuitement le 8 septembre prochain au parc Laurier. Pour infos, allez à http://funambulesmedias.wordpress.com/

L’année dernière, nos trublions préférés lançaient le Yes Lab, l’école des Yes Men, un projet mis sur pied pour aider des groupes, des militants ayant en vue une action dans le style Yes Men. Lorsqu’en juillet dernier les médias ont fait le lien entre la fausse annonce pour Haïti et les Yes Men, les deux hommes ont publié un démenti offusqué sur leur Twitter. Par contre, si vous vous rendez à l’adresse suivante http://theyesmen.org/lab, vous verrez que les Yes Men parlent de 4 projets à venir dans le cadre du Yes Lab. Étrangement, le 4 est barré et remplacé par un 3. Et si vous cliquez sur le 4 biffé, vous êtes dirigé vers un article qui relate l’action du CRIME. Nous continuons notre enquête…

IB



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