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La perte d’une voix puissante

Le 27 janvier dernier, à Santa Monica en Californie, le célèbre historien et activiste états-unien Howard Zinn nous quittait, victime d’une crise cardiaque à l’âge vénérable de 87 ans. Cette mort fait perdre à la gauche américaine l’une de ses voix les plus puissantes, dont les écrits continueront assurément à influencer les prochaines générations. Retour sur un parcours marqué du sceau de l’engagement.

Né le 24 août 1922, Howard Zinn grandit dans une famille immigrante et ouvrière de Brooklyn. Durant la Seconde Guerre mondiale, par conviction anti-fasciste, il joint les rangs de l’US Air Force. Sa participation à plusieurs bombardements (dont une des premières utilisations du napalm, à Royan, en France) l’amènera à développer tout un argumentaire contre la guerre, à pourfendre la notion de « guerre juste » et à se forger une position pacifiste qui l’accompagnera tout au long de sa vie. Sans cesse, il questionnera les différentes interventions militaires de son pays à l’aune des moyens et des fins. Trop souvent, notera-t-il, les premières victimes de la guerre sont les civils, au premier chef les femmes et les enfants. Et aujourd’hui, la nature et la conduite de la guerre renforcent cette constatation. Comme il aimait le rappeler dans ses conférences, « lors de la Première Guerre mondiale, 90 % des morts étaient des militaires et 10 % des civils ; lors de la Seconde Guerre mondiale, les morts se répartissaient environ entre 50 % de militaires et 50 % de civils ; au Vietnam, c’était 30 % de militaires et 70 % de civils ; en Irak et en Afghanistan, on parle de 80 % de civils ! »

À son retour de la guerre, il obtiendra un Ph.D. en histoire à l’Université Columbia ; après quoi, à partir de 1956, il devient directeur du département d’Histoire et de sciences sociales du Spelman college d’Atlanta, une université d’arts libéraux réservée aux étudiantes afro-américaines. C’est dans ce contexte qu’il participera activement au mouvement des droits civiques aux côtés d’une nouvelle génération d’activistes dont Alice Walker, célèbre écrivaine et militante féministe, une expérience qui lui vaudra en définitive d’être renvoyé en juin 1963. Au passage, il aura été amené à être conseiller du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), organisation à laquelle il consacrera un ouvrage en 1964 : SNCC : the New Abolitionnists.

La même année, il obtient un poste au département de Science politique de l’Université de Boston, où il enseignera jusqu’en 1988. C’est durant ses premières années d’enseignement qu’il participera activement au mouvement contre la Guerre du Vietnam. Il sera d’ailleurs le premier intellectuel de marque à publier un ouvrage demandant un retrait immédiat et sans conditions des troupes américaines, Vietnam : the Logic of Withdrawal, paru en 1967. En pleine offensive du Têt, en janvier 1968, il sera chargé d’une mission diplomatique en compagnie du chanteur activiste Daniel Berrigan, opération qui permettra de rapatrier trois aviateurs américains. C’est aussi vers lui que se tournera l’ancien analyste de la RAND Corporation, Daniel Ellsberg, pour lui fournir les documents de ce qui allaient devenir les Pentagon Papers, dont la publication a eu une influence significative sur l’évolution du conflit.

C’est toutefois la publication de son ouvrage-phare, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, qui lui vaudra la notoriété qu’on lui connaît. Initialement publié en 1980 avec un tirage modeste de cinq mille exemplaires, le livre a depuis connu cinq rééditions et s’est écoulé à plus de deux millions d’exemplaires, des résultats que l’on constate rarement pour les livres d’histoire. Prenant le parti des femmes, des autochtones, des noirs, des travailleurs et autres laissés-pour-compte de l’histoire officielle, son approche lève le voile sur des pans méconnus de l’histoire de notre voisin du sud. Le pari de Zinn est de montrer que l’histoire de son pays en est une de conflits, et que les changements ne sont pas le fruit de quelques grands hommes ou de quelque gouvernement bienveillant, mais bien le résultat de luttes de longue haleine menées par nombre de mouvements sociaux.

En 2004, Zinn publie Voices of A People’s History of the United States avec Anthony Arnove, un livre complémentaire qui regroupe plusieurs témoignages à contre-courant de l’histoire américaine. Arrivé récemment sur nos rayons, le livre a aussi fait l’objet d’une bande dessinée, Une histoire populaire de l’empire américain, initialement paru en 2008 avec la collaboration du dessinateur Mike Konopacki et de l’historien Paul Buhle.

Sensible aux arts, Howard Zinn a aussi, en plus de ses vingt livres et ses centaines d’articles, écrit trois pièces de théâtre, dont Emma, qui s’inspire de la vie de la célèbre anarchiste et féministe Emma Goldman. Cette pièce est d’ailleurs la seule à avoir fait l’objet d’une traduction en français, aux éditions Agone en 2007.

Conservant son esprit critique, sa verve acerbe et son humour débordant, Howard Zinn aura jusqu’à la fin de sa vie accumulé les tribunes pour prêter sa voix à la construction d’un monde plus juste et plus libre, tout en dénonçant les dérives de son pays. On pouvait le lire dans plusieurs publications alternatives américaines, comme Z Magazine, et l’entendre sur les ondes de Democracy Now !. Depuis décembre dernier, une série documentaire inspirée d’Une histoire populaire des Etats-Unis, produite entre autres par Zinn lui-même et l’acteur Matt Damon, et à laquelle participent également Morgan Freeman, Bob Dylan, Viggo Mortensen, Bruce Springsteen et plusieurs autres, est diffusée sur les ondes de History Channel. Sa dernière présence à Montréal remonte à l’automne 2008, où il présentait une conférence qui sera la base d’un ouvrage publié l’année dernière chez Lux éditeur, La mentalité américaine.

C’est donc une voix inspirante qui nous quitte. Une voix qui nous a appris que face aux injustices de ce monde, la neutralité est impossible.

DAVID MURRAY


Pour mesurer l’héritage d’Howard Zinn, on pourra écouter cet entretien réalisé par Amy Goodman de Democracy Now !, avec Naomi Klein, Noam Chomsky, Alice Walker et Anthony Arnove. De même, pour en connaître davantage sur sa vie et son œuvre, on visionnera le documentaire You Can’t Be Neutral on a Moving Train, accessible sur plusieurs plate-formes sur le web.



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