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Une pensée heureuse pour Pierre Vadeboncoeur (1920-2010)

« Pierre Vadeboncoeur a jalonné son œuvre de ces trouvailles où la pensée se trouve soudain concentrée et éclatante comme le diamant »

- René Lévesque

Je ne peux pas dire que je connaissais personnellement Pierre Vadeboncoeur, décédé le 11 février dernier. Ni que j’avais lu l’ensemble de son œuvre dont l’ampleur, l’originalité et l’engagement avait également fait dire à René Lévesque qu’il était l’une des « consciences agissantes de la société québécoise ».

Mais la vie nous donne parfois accès à des gens d’exception sans que nous l’ayons véritablement cherché ou mérité. Ce fut mon cas avec Vadeboncoeur, qui nous envoya au Couac un texte par mois, pendant presque dix ans.

Remarquez, il s’agissait peut-être ici d’une sorte d’avantage marginal pour avoir accepté naïvement, il y a bien des années, de gérer les articles proposés au journal. Mon prédécesseur, l’illustre Patenaude devenu rock-star de l’humour politique mordant, m’ayant assuré que ce n’était « pas compliqué du tout ». Pas compliqué peut-être, mais quand même crissement prenant de gérer les petits problèmes de 20 textes et l’ego d’autant d’auteurs chaque mois !

Alors quand arrivait le Vadeboncoeur, quel soulagement. Toujours quelques mots gentils, humbles et souvent drôles pour présenter ce qui s’avérait souvent une « Une » potentielle. Avec une simple demande : accuser réception auprès de sa « secrétaire », terme facétieux pour désigner son épouse qui semblait avoir apprivoisé Internet mieux que lui.

Et si le cybermonde défaillait ou s’il n’était pas certain de la date de tombée, c’est le téléphone qui sonnait, et ce débit à la fois calme, un peu désinvolte et saccadé que je reconnaissais immédiatement :

  Bruno Dubuc ?
  Oui…
  Pierre Vadeboncoeur. La date de la prochaine tombée c’est… ?
  Mercredi le 15.
  Ok, merci… À part ça vous ça va ?

Ça commençait souvent comme ça. Et j’étais toujours surpris qu’il s’informe ainsi de comment j’allais, lui qui faisait deux fois mon âge et ne savait à peu près rien de moi. Et quand je trouvais de quoi d’intelligent à dire, ce qui n’était pas toujours le cas, c’est avec curiosité et intérêt qu’il commentait l’événement politique ou social que j’avais évoqué.

Par exemple une fois je lui avais parlé d’un article que j’étais en train d’écrire pour le Couac sur une manif du 1er mai lors de laquelle il y avait eu provocation policière avec la technique à la mode du moment, l’encerclement de masse. Le mois suivant il m’appelait pour me dire qu’il avait lu mon article et que ça lui avait rappelé certains des siens sur les techniques en vogue dans les années ’70. Rien n’avait changé sur le fond, le bras armé des puissants réprimait toujours les revendications légitimes de la rue, me confiait-il sur le ton de celui qui n’a toujours pas digéré cet état de fait.

Quelques jours plus tard, je recevais par la poste un exemplaire de Un génocide en douce, publié en 1976, où j’y trouvais plusieurs articles sur ce dont il m’avait parlé. Et une surprenante dédicace : « À Bruno Dubuc, un camarade, anarchiste paraît-il. » J’y ai vu un pont entre ce qui, apparemment, nous séparait, mais qui, apprêté de la sorte et offert ainsi, nous rapprochait peut-être, finalement…

Parce que Vadeboncoeur était d’abord un libre penseur. Ce que de nouvelles plumes au canard, d’allégeances à juste titre anti-autoritaires, ne découvraient pas tout de suite, énervées souvent par le statut particulier de ce « camarade » auquel on ne retouchait habituellement pas même une virgule. Immanquablement cependant, les reproches s’estompaient, car force était d’admettre que, Bloc ou pas, il était « des nôtres ».

Tellement des nôtres que le 4 décembre 2007, à 87 ans et malgré une importante chute de neige qui avait passablement encombré les rues, il se pointait à l’arrêt d’autobus près de chez lui pour venir assister au lancement de notre livre 10 ans de Couacs. Mais le bus n’est jamais passé. Et comme il me le raconta quelque temps plus tard, c’est à regret qu’il rentra chez lui ce soir-là.

Deux de ses textes avaient été retenus dans ce livre. Le premier, La feuille de route de guerre (août 2003), débutait ainsi :

« Continuons de suivre la politique internationale des États-Unis d’un œil systématiquement incrédule. C’est le moyen de tout comprendre avant bien d’autres puisque la propagande américaine, qu’il suffit de tourner à l’envers, éclaire malgré elle, paradoxalement, ce qu’elle cache aux populations. »

Voilà le genre d’entrée en matière qui, en plus de son élégance, avait le don de nous faire sourire et de nous rallier à l’analyse radicale qui allait suivre. « Radicale » dans son sens étymologique, celui de la racine des conflits, que Vadeboncoeur n’a eu de cesse de rappeler, de démystifier, comme dans son deuxième texte du livre du Couac, L’injustice originelle (novembre 2004) :

« La situation repose dans les trois cas [n.d.l.r. : Afghanistan, Iraq et Palestine] sur une donnée générale dont on semble à tout prix vouloir ne pas tenir compte et qu’on ne veut surtout pas corriger : une injustice originelle qu’on refoule entièrement. Territoires volés, richesses naturelles (Afghanistan, Iraq) confisquées, souveraineté réelle qu’on cherche à remplacer par des semblants, gouvernements fantoches, mensonges appuyés sur la force. […] Ce n’est pas rien : on a volé des pays ! »

À l’occasion, Vadeboncoeur pouvait aussi nous envoyer un texte plus personnel pour sortir de l’oubli un camarade de lutte, comme Gérard Picard, président de la CSN durant les années 1950.

« […] il fit d’une centrale appesantie par ses liens étroits avec la hiérarchie religieuse un mouvement laïque, contestataire de l’ordre établi, hostile à l’arbitraire capitaliste dans les entreprises, bref une organisation syndicale progressiste et très combative. », écrit Vadeboncoeur. On pourrait en dire autant à son sujet…

Son dernier article pour le Couac, il nous l’avait envoyé en mars dernier, pratiquement il y a un an jour pour jour. Intitulé Cité Libre, vue par un survivant, il y racontait les débuts de cette revue à laquelle il s’était joint peu de temps après sa fondation en 1950. Ces réflexions précieuses sur les failles qui commençaient à lézarder la grande noirceur duplessiste n’en prennent aujourd’hui que plus de valeur encore.

Quant à son véritable dernier texte, terminé le 27 janvier dernier, c’est le Devoir qui l’a publié le lendemain de son décès. Comment ne pas citer ici, en guise de douce vengeance, quelques lignes de Vadeboncoeur à propos de ce quotidien « indépendant » :

« Si ce journal a pu se perpétuer tel qu’il est, c’est-à-dire sans tenir ses promesses, […] et en produisant jour après jour dans l’esprit des lecteurs une déception jamais décisive, c’est là un phénomène tellement révélateur de notre psychologie et de la sienne qu’il vaut la peine de le noter comme on le ferait d’un trait de famille. » (Un génocide en douce, p.115)

Remercions tout de même le journal qui « réussit depuis des années le paradoxe de maintenir en nous, à son sujet, une fausse attente, quotidiennement » (ibid.) de nous avoir permis de lire ces « Fragments d’éternité », réflexion sur l’art qui fait écrire à Vadeboncoeur :

« [La forme] maintient absolument son sens, inaltérable, à l’encontre de ce qui change, se modifie, fluctue, décroît et tombe, inéluctablement, au terme de sa durée. La forme a la dureté d’un diamant. […] L’intelligence, à son contact, touche à l’éternité. […] Il importe peu qu’elle disparaisse concrètement. Elle a été et cela suffit pour qu’elle existe toujours. »

Je ne suis pas sûr du sens précis qu’il donnait ici au mot forme. Mais si ce sont les seules formes que je peux concevoir, celles générées par une activité cérébrale singulière, éclatée et éclatante, alors oui, ses écrits étaient le reflet de ces formes qui rendent plus clair le monde.

BRUNO DUBUC


Merci à Michel Virard pour l’accès au dessin de Pierre Vadeboncoeur.

Les deux premiers articles ci-bas sont les hommages d’anciens couacquistes :

Pierre Vadeboncœur 1920-2010 - Une vie de combats et de littérature Jean-François Nadeau http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/282944/pierre-vadeboncoeur-1920-2010-une-vie-de-combats-et-de-litterature

Un maître Michel Rioux http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/282979/un-maitre

Pierre Vadeboncoeur 1920-2010 - Fragments d’éternité http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/282886/pierre-vadeboncoeur-1920-2010-fragments-d-eternite

L’oeuvre de Pierre Vadeboncoeur : vidéo d’une conférence donnée par Jonathan Livernois lors de l’Université Populaire Hochelaga-Maisonneuve du 13 janvier 2009 http://video.google.fr/videoplay ?docid=-1791236730117570930&hl=fr#



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