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L’Histoire à la fenêtre

« Le sentiment dévorant de disparaître sur place de ce peuple qui n’en finit plus de ne pas naître. »
 Gaston Miron

L’histoire a de ces ruses qui font qu’au moment où sévit la pire crise économique depuis 1929, l’espace politique québécois s’évide de son contenu à un niveau remarquable. Ce vide, entendu comme fenêtre historique particulière, peut vouloir dire bien des choses, tout dépendant de la réponse qu’il recevra. Ou alors le Québec sera spectateur de sa déconvenue et se défenestrera, ou alors nous saurons répondre à cette béance historique et politique aux murs tapissés d’insignifiance avec un élan poétique égal à la grandeur de l’urgence.

Les libéraux sont devenu les apôtres du « New Public Management », dont l’objectif est de réduire l’État au rôle de machine distributrice de contrats pour ce que l’Institut économique de Montréal et le CIRANO, dans leur Manifeste pour une social-démcoratie concurrentielle (TM) rédigé par l’ineffable Marcel Boyer, appellent sans rire le « secteur concurrentiel ». Avant l’invention de la novlangue, on appelait cela le secteur privé, et du temps où l’on pensait encore, on appelait cela les marchands et les capitalistes. L’État doit être imbriqué encore plus avant dans le processus du laissez-faire à travers un processus de socialisation non-politique qui le dénature et l’amène au rang d’instrument manié par les pressions externes et les fluxs financiers.

Du côté de ce qu’il reste du Parti Québécois, au plan économique, on ne peut pas dire que la démarcation soit très claire, avec les intellectuels (sic) organiques à la Lisée et Facal qui sont situés à peu près sur le même terrain idéologique. Reste la souveraineté, qu’on n’a plus l’intention de faire depuis belle lurette, et qu’on convertit maintenant en autonomisme déguisé en « Plan pour un Québec souverain », lequel préconise surtout d’augmenter le champ d’action du gouvernement québécois au sein du Canada.

L’impression générale est celle d’un parti qui ne sait plus quoi faire pour électriser à nouveau les foules, et qui, à chaque tentative, finit par livrer un pétard mouillé qui traduit le manque de fougue, d’imagination et d’impulsion qui caractérise ce parti mort-vivant. Après Marois, quand il aura épuisé ses réserves de traditions et de vieilles pointures, qui le Parti Québécois pourra-t-il ériger en sauveur pour s’auto-illusionner le temps d’un début de mandat ? La dernière baleine politique vient de plonger dans l’arène du municipal.

Les derniers à avoir trouvé quelque chose, c’était l’ADQ, et cette chose, c’était la capacité de mobiliser la passion politique et d’agir comme tribun de la plèbe. En bons opportunistes, ils ont été si occupés à singer cette posture pour se ménager une voie d’ascension qu’ils n’ont pas prévu ce qu’ils feraient si cela devait marcher. La classe ouvrière s’est vue dupée par « L’Équipe Mario Dumont », et elle s’en souvient, de sorte qu’il ne reste plus grande perspective d’avenir pour ce parti bien mort.

Il y a bien sûr le Parti Vert, le parti des Green capitalists, pour qui sauver l’environnement ne veut absolument pas dire critiquer l’entreprise privée ou l’économie capitaliste. Si son programme a l’avantage de tenir en une couleur, ce parti « ni de gauche, ni de droite, ni souverainiste, ni fédéraliste » ne semble pas pouvoir rallier grand monde mis à part des libéraux déçus, quelques expatriés du B-C et quelques granoles par-ci par-là.

Il est des clivages politiques qui ne s’ignorent pas, et qui exigent que l’on s’y situe. Le fantasme de transcender vertement les oppositions masque une absence d’analyse ou un opportunisme qui montre bien que ce parti n’analyse pas les contradictions réelles du capitalisme, mais travaille plutôt à les subsumer sous le « vert ». Cela a beau être la couleur de l’espoir, cela n’élimine pas pour autant le conflit de classes.

Ce qui nous amène à Québec solidaire. Le parti s’est fondé selon ce que Gilles Gagné appelait, en parlant du Mouvement pour un Québec socialiste, un « socialisme des « nous » », c’est-à-dire une addition très postmoderne de différentes luttes, à cette différence près que Québec solidaire n’a jusqu’ici pas osé parler de socialisme.

Ce parti de gauche est le plus sympathique et le bon docteur Khadir porte en chambre une parole rafraîchissante. Il pourrait éventuellement devenir le versant parlementaire d’une lutte anticapitaliste qui le déborderait dans la rue, mais il devra pour cela retrouver une conception holiste de la critique qui fasse plus que « fédérer les mécontents », se garder contre l’électoralisme, se camper comme résolument anticapitaliste et se ranger nommément du côté des classes salariées.

Par contre, les élections ne peuvent pas changer le pouvoir capitaliste. Cela laisse donc entière la question de l’organisation d’une lutte extra-parlementaire contre-hégémonique, de rue, qui, elle, devra être menée sur tous les fronts (culturel, syndical, éducatif, etc.) pour redonner aux Québécois(es) la haine de l’oppression et le courage de la lutte, les moyens et l’envie de l’autonomie collective et de l’autarcie généreuse, et donc internationaliste, inspirée d’anarchisme et de socialisme. Ou alors nous entrons enfin chez nous et mettons les oppressions dehors, ou alors ce sont elles qui nous garrocheront par la fenêtre de l’Histoire refermée.

ÉRIC MARTIN



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