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L’aventure du Centre Social Autogéré
2 ans, 20 heures, une vie !

Manifestation familiale, fanfare festive, sentiment d’accomplissement. Ce 29 mai 2009, c’est le grand jour de l’inauguration du Centre Social Autogéré (CSA) que préparent depuis deux ans des dizaines de citoyens du quartier Pointe St-Charles à Montréal. Malgré le temps incertain, au moins 500 personnes sont venues vivre ce grand moment. Sans compter les 75 organismes qui les ont publiquement appuyés. C’est dire à quel point l’ouverture d’un tel centre social gratuit incluant un café-bar-spectacle, une salle de cinéma, des jardins potager, une cuisine collective, un centre des médias indépendants, des ateliers d’éducation populaire, etc, était attendu dans ce « désert culturel et alimentaire », expression malheureusement trop juste pour désigner la Pointe.

Hormis le comité organisateur, personne, pas même la police, n’avait la moindre idée de l’emplacement du bâtiment à occuper. Soudain, en passant à la hauteur d’une ancienne usine de chandelles désaffectée donnant entre la rue St-Patrick et le canal Lachine (donc juste de biais avec le marché Atwater), les portes de cet édifice, pourtant cadenassées, s’ouvrent comme par magie. L’opération a été méticuleusement préparée et son exécution tout aussi huilée. Qui a dit que les anars ne savent pas s’organiser ?

C’était donc là, le futur CSA. Un endroit hautement symbolique puisqu’il s’agissait d’un des derniers grands bâtiments à ne pas avoir été encore transformé en ces condos de luxe qui longent maintenant de part et d’autre le canal. Des immeubles souvent de cinq ou six étages tournant le dos aux populations locales et formant de véritables murs leur réduisant l’accès au canal. Bref, la gentrification dans toute sa splendide arrogance.

Un exemple chiffré ? Le terrain du 2985 rue St-Patrick, où s’est installé le CSA, et dont la valeur a triplé entre 2004 et 2008. Et la seule conséquence logique pour son capitaliste de son propriétaire : démolir la bâtisse pour y faire un joli projet de 54 unités de condos dans la phase I et 93 dans la phase II. Le tout sur six étages, bien entendu. Mais avec aussi quelques amuse-gueule écolo, question d’amadouer la plèbe. On verra un peu plus loin que la plèbe en a marre et ne se laisse plus berner de la sorte…

Mais revenons au CSA. Après un excellent souper gratuit et un spectacle de jongleurs et jongleuses de feu en soirée, plusieurs dizaines de personnes ont dormi dans le bâtiment. Nous sommes maintenant le samedi après-midi et moins de 24 heures après la prise de bâtiment, celui-ci a déjà bien meilleure allure. Il faut dire que partout les gens s’affairent. Un tableau de distribution des tâches a été installé, des tentes montées dans la cours, un coin bouffe, des toilettes, des chambres de fortunes, et beaucoup, beaucoup de ménage a déjà été fait. On a même bricolé un coin Internet branché sur le wifi d’un propriétaire de condo insouciant d’en face. Bref, à ce rythme-là on allait avoir quelque chose de très bien pour la grande ouverture officielle prévue le soir même.

Mais c’était sans compter sur la vigilance de nos chers « gardiens de la paix » qui, comme disait Coluche, au lieu de la garder feraient mieux de nous la foutre. En effet, autour de 16 heures, le commandant Jean-Ernest Célestin de la société de police de la ville de Montréal ordonne à ses hommes de vider la place. Ici on pourrait écrire des pages sur cette la répression qui s’ensuivit, avec snipers sur le toit, et aidés par les pompiers par-dessus le marché. Répression classique qui, depuis toujours, ne poursuit qu’un seul but : protéger le pouvoir de l’argent. Et de fait des milliers de pages ont raconté depuis trois siècles le corollaire du capitalisme, c’est-à-dire la répression de toute initiative qui va à son encontre, qui montre que des alternatives existent.

Mais j’ai ici moins de 1000 mots à ma disposition. Alors je vous invite plutôt à regarder le vidéo qu’on monté les gens du CSA sur leur éviction brutale. C’est au www.centresocialautogere.org. On est à l’ère d’Internet ou ben on l’est pas, s’tie…

Allez-y parce que ça vaut la peine de voir une fois de plus des « humains robotisés » (les flics), aux ordres de « junkies du fric » (promoteurs, traders, bookers, name it, généralement bien cravaté), détruire en moins d’une heure le travail de deux ans de bénévolat, de recyclage et de véritable démocratie vivante par et pour la communauté. Édifiant.

Ce vidéo est tellement un cas d’école qu’il devrait être montré justement à l’école primaire. Et tiens, pourquoi pas dans le cours d’éthique et de culture religieuse ? Les enfants auraient là matière à se préparer vraiment à ce qui les attend, point de vue éthique, dans cette société capitaliste…

À l’école secondaire, ils pourraient ensuite continuer avec l’étude du compte-rendu fait par Marcel Sévigny du conseil d’arrondissement de Pointe St-Charles qui s’est tenu deux jours après l’éviction. Dans ce texte d’anthologie disponible au www.lapointelibertaire.org/node/1007, l’étudiant devrait par exemple expliquer en quoi le rôle d’une mairesse ne devrait pas être celui d’une maîtresse d’école, ni celui d’un filtre destiné à protéger des intérêts privés, et encore moins celui d’un magistrat arrogant n’ayant même pas la décence d’une écoute minimalement équitable envers ceux venu exposer de manière pacifique leur désapprobation de l’éviction du CSA. L’étudiant devrait en outre dire en quoi ce conseil de ville différait d’un cirque. Mais à part la fouille à l’entrée et l’intimidation policière, les différences étaient si minces que ce serait plutôt une question pour le doctorat.

Mais ce qu’un enfant d’âge pré-scolaire comprendrait, et que le capitaliste lambda ne comprendra jamais, c’est la solidarité humaine, le fait de bâtir des projets rassembleurs autour de valeurs et d’enjeux qui ne se monnaient pas. Comme le CSA, qui n’est évidemment pas mort, puisque pour ses artisans, il se confond tout simplement avec la vie… À suivre, donc, sur les deux sites web cités plus haut.

BRUNO DUBUC



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