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La vraie nature des PPP
POGNÉS POUR PAYER

À Londres, berceau des projets réalisés en partenariat public-privé, après que plusieurs constructions dans le secteur hospitalier eurent viré au cauchemar et exigé des interventions vigoureuses de l’État pour opérer des sauvetages, le dernier projet annoncé récemment, la construction d’un hôpital consacré à la cardiologie, sera réalisé en mode conventionnel. L’acharnement thérapeutique transformé en préjugé favorable à l’égard des PPP, fondé sur une idéologie erronée, à savoir que le privé, lui y connaît ça !, semble avoir fait son temps au royaume de la fière Albion. On le comprend quand on sait que début mars, le gouvernement anglais a dû verser près de 20 milliards $ pour soutenir les entreprises privées en train de couler, risquant d’emporter dans leur chute hôpitaux, écoles, autoroutes et autres infrastructures.

En Ontario, comme le rappelaient récemment les Médecins québécois pour le régime public, le vérificateur général a constaté que les coûts de construction du premier hôpital construit sur le mode PPP étaient de 50 millions $ plus élevés que s’il avait été réalisé en mode conventionnel, l’État agissant comme maître d’œuvre. Dans cette même province, les droits de péage de l’autoroute 407, construite à l’époque en partenariat avec un consortium privé, qui devaient être augmentés de 2% par année, ont au contraire fait un bond de 200%. C’est par pure idéologie que le gouvernement Harris avait mis en avant ce PPP, dont le gouvernement actuel tente désespérément de se sortir, alors qu’il est coincé avec un contrat qui court sur 99 ans.

En Colombie-Britannique, on est revenu au mode traditionnel pour la construction d’une autoroute à péage et c’est l’État qui financera seul le projet de 2,5 milliards $.

Parmi plusieurs autres, l’un des vices cachés les plus onéreux des PPP n’est pas pris en compte dans l’évaluation des coûts. On parle ici de coûts de conception, de négociation et d’administration. Maîtres d’œuvre de ces négociations entre une multitude de parties, les grandes firmes d’avocats d’affaires font en effet des affaires d’or dans la négociation des contrats réalisés sur ce mode. Tout doit être prévu et précisé dans les moindres détails. Et les contrats qui finissent par en résulter, de 12 à 24 pouces d’épaisseur, contiennent suffisamment de clauses floues et d’échappatoires pour que le coût final soit absorbé par l’État plutôt que par l’entreprise.

Encore une fois, et cette fois-ci sur une base organisée et voulue, les pertes seront refilées au public et les profits, dont on peut être assurés qu’il y en aura, seront encaissés par le privé.

Après avoir payé un loyer somptuaire durant 30 ans, le Québec deviendra propriétaire du pont de l’autoroute 25. Juste au moment où le pont devra sans doute être reconstruit ou encore réparé à grands frais, comme c’est actuellement le cas pour le pont Champlain, qui n’a pas atteint les 50 ans et dont on doute fortement de la sécurité.

Pas plus tard qu’à la fin de février, l’État québécois a dû allonger 75 millions $ pour payer immédiatement le tiers des coûts de construction de la maison de l’OSM, l’entrepreneur privé étant incapable de trouver le financement nécessaire. Et dire qu’on nous avait vendu ce PPP en soutenant que l’État y trouverait son profit en étalant sa dette sur 30 ans !

Et on s’entête à vouloir construire le CHUM sur ce mode ? Vous pouvez mettre un 2 $ là-dessus : c’est encore l’État qui va casquer, les entrepreneurs ne pouvant trouver le financement, quand ils ne se retirent pas du projet, comme vient de le faire la compagnie australienne Babcock and Brown, sur le bord de la faillite.

Ces dernières semaines, on a vu et entendu le Pdg de l’Agence des PPP, Pierre Lefebvre, monter aux barricades pour défendre son bébé. On le comprend de vouloir ainsi sauver une vache à lait qui le nourrit si bien. Comme le signalait le critique péquiste en matière de services gouvernementaux, Sylvain Simard, qui s’étonnait de la rémunération versée à ce monsieur : « Avec un quart de million par année en salaire, le président de l’Agence gère une boîte d’un budget de 7,2 millions $ avec 25 personnes pour le moment. Le sous-ministre à la Santé, lui, gagne 30 % de moins pour gérer 22 milliards $ et 272 833 employés. Cherchez l’erreur ! » On se débattrait à moins…

L’Institut économique de Montréal n’est pas en reste dans la production de matériel idéologique distillé sous forme d’injection de chloroforme en vue de soutenir la thèse des PPP porteurs de bonheur. Avec ce qu’on apprend maintenant au sujet de la part des investissements que l’État se doit de toute urgence d’assumer - PPP : Québec assumera plus de risques (Le Devoir, page 1, 10 mars) -, il faut en effet un front de beu pour affirmer sans rougir que « le PPP permet de transférer à un partenaire privé certains coûts et risques encourus par l’État-investisseur. Ainsi c’est le partenaire privé qui assume le coût de l’investissement initial ; le PPP devient alors une stratégie intéressante pour moderniser les infrastructures sans pour autant alourdir la dette publique. Mais surtout, l’État évite d’assumer le risque de retard dans l’achèvement des travaux et le risque de dépassement des coûts, deux problèmes courants ».

Et dire que dans ses délires les plus oniriques, Jérôme-Forget voyait, et voit encore, en rose l’avenir en PPP. Un médecin membre du regroupement Médecins québécois pour le régime public pourrait peut-être poser le diagnostic suivant : un aveuglement volontaire, devenu permanent, résultat d’une absorption massive et désordonnée d’un distillat proprement idéologique dont elle ne s’est pas suffisamment privée… En témoigne ce qu’elle disait le 11 novembre 2004 : « Un PPP, ce n’est pas un raccourci vers la privatisation, c’est un rempart contre la privatisation. » Contre la privatisation des pertes, oui…

Michel Rioux



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