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Co-errance médiatique

Il est 15 heures, en ce samedi 25 juin 2005. Sur une petite colline à l’entrée d’Ottawa, les voici soudain. Ils sont plus de cent. Certains ont l’air hagard, d’autres dansent, un jeune homme, sourire aux lèvres, distribue des bouteilles d’eau. La musique enterre partiellement les slogans qui se succèdent de façon anarchique. L’orage tombé une heure plus tôt sèche déjà sur leurs vêtements. Une semaine qu’ils marchent. Pas un n’a renoncé.

S’agit-il d’un nouveau défi sportif ? Non, des sportifs seraient attendus comme le Messie. Les médias des quatre coins du pays se bousculeraient déjà pour les interviewer. Aujourd’hui, nul journaliste de Radio-Canada ou du Devoir. Ces marcheurs-là sont en forme, pour certains, pas mal moins pour d’autres, ils ont de 7 à 77 ans et ne verront que quelques médias indépendants saluer le dernier round de leur match contre l’injustice. Aurait-il fallu que l’un d’entre eux faiblisse sous une insolation pour que l’on daigne s’intéresser à leur cause ?

Ils ont marché une semaine pour les droits des réfugiés, pour que cessent les certificats de sécurité, pour que des familles ne soient plus séparées, pour que devienne réalité ce que le Canada se targue d’être : une terre d’accueil. Le public n’en saura rien. Ou si peu.

Mais essayons de comprendre. Solidarités sans frontières, à l’origine de cette marche, n’a peut-être pas fait son travail ? Patrick Cadorette, un des responsables des relations avec les médias pour l’organisme, a retracé pour nous les préparatifs de la marche. Dès le mois de janvier, les médias ont été informés de la tenue de l’événement. Une nouvelle conférence en avril n’a attiré que peu de journalistes et engendré deux maigres articles. S’en sont suivis des communiqués de presse envoyés intensément la semaine précédent la marche et de nombreux appels à des journalistes et responsables de rédaction dans les médias régionaux et nationaux. Le tout a occupé une dizaine de personnes pendant plusieurs semaines. Le jour du départ de la marche au centre-ville de Montréal, des cameramen des gros réseaux ont jugé que quelques centaines de personnes, c’était trop peu. Ils n’ont même pas pris la peine d’attendre le début du point de presse qui avait un peu de retard.

Bref, rien ou pas grand-chose du côté des « informateurs » du public... À titre d’exemple, le 18 juin, premier jour de la marche, le Téléjournal a relégué l’info à la 17ème minute... pour quelques secondes de « reportage ». Toutes les tentatives pour joindre le chef de pupitre du dit journal ont été vaines : le bienheureux était parti en vacances... On nous fait savoir, tout de même, que le Téléjournal a eu la gentillesse de passer la nouvelle à l’arrivée le 25 juin et avec image, en plus ! Vérification faite, c’est vrai : la marche a eu droit à 27 secondes. 7 jours de marche pour 27 secondes où l’on se contente de réciter sur un ton radio cadenassien ce que demandent les marcheurs. Quelque chose sur les suites de la marche ? Une petite entrevue ? Un journaliste heureux de se montrer le minois en fin de reportage ? Nenni !

La marche Du pain et des roses qui s’était tenue en 1995 avait, elle, eu droit à un peu plus d’égards. Dans la grosse Presse, par exemple, on y était joyeusement allé d’un article quotidien, racontant en détails le périple des femmes. Attendez, me direz-vous, elles étaient des centaines et elles avaient à leur tête l’emblématique Françoise David ! Mais la marche pour les réfugiés était quand même escortée par Jaggi Singh ! Faut dire que le discours anarchiste radical (mais néanmoins pacifiques) de Singh est pas mal plus dérangeant que celui de David...

Les médias ont peut-être jugé que l’événement ne touchait pas assez de gens ? Après tout, il n’y a que 200 000 personnes sans statut au Canada et seulement 110 associations qui ont appuyé la marche... Et puis, il se passe des choses pas mal plus importantes dans notre bel hémisphère ! La météo, Bush qui commence à réfléchir sur l’environnement, les préoccupations publiques d’un plongeur à peine sorti de l’adolescence... De son côté Joe Volpe, ministre de la citoyenneté et de l’immigration, a fini de jeter de l’ombre sur la marche en refusant de recevoir en personne les réfugiés et ceux qui leur sont solidaires pour que leurs voix soient entendues. Des familles entières ne se décident pas à faire Montréal-Ottawa par 30 ºC à l’ombre simplement pour la beauté du paysage.

Alors que les marcheurs, de retour à Montréal, attendaient toujours, des centaines de journalistes faisaient le pied de grue devant une prison de Joliette. L’ironie de la chose veut que Radio Cadenas ait invoqué le manque de bureaux le long de l’itinéraire de la marche pour justifier sa piètre couverture... Mais Joliette, comme chacun le sait, est un haut lieu de convergence médiatique ! Il faut dire que Karla Homolka s’apprêtait à faire son entrée dans le grand cirque médiatique, fraîchement délaissé par Michael Jackson ! On attend le prochain crime sordide : il ne devrait pas tarder.

Au moins, on ne peut reprocher à nos chers médias un manque de cohérence. « The show must go on ».

Isabelle Baez



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