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Le journalisme undercover

C’est à tort qu’on parle encore au Québec de journalisme d’enquête, tant les pratiques apparues ces dernières années dans le métier relèvent de plus en plus d’un journalisme enquêteur, au sens policier du terme. Ce n’est plus à travers un travail long et patient de recherche ou de reconstitution du sens et de la portée des événements que le journaliste est censé parvenir à éclairer la vérité, mais en mettant en scène des missions d’infiltrations où il joue les agents secrets « sur le terrain » et « fait ses propres cascades » pour repartir au final avec la clef des causes secrètes des choses.

Des émissions comme « J.E. » ou « La facture » misaient déjà depuis un certain temps sur ce caractère spectaculaire du journalisme d’intervention, où la seule présence de la caméra, assortie d’une pêche aux factures dans les bennes à ordure d’un commerçant véreux, suffisait à redresser les torts d’un spectateur lésé. Chaque problème trouvait ainsi sa résolution prompte et la société retrouvait son harmonie préalable sans que l’ordre social ou l’histoire n’aient été bousculées. Tout le monde prenait des airs d’avoir réédité le Watergate à chaque sauvetage d’une garantie de thermopompe.

Tout cela était plutôt drôle, mais demeurait relativement peu nuisible tant que le phénomène restait marginal et servait à remettre à leur place potentats régionaux ou concessionnaires louches. Depuis quelques temps, par contre, des journalistes, en général ceux du Journal de Montréal, (mais, hélas, pas seulement !), se lancent à la chasse aux ministres en excès de vitesse et aux barrages électriques mal gardés. En pointant de la sorte les failles dans l’application de la loi, ils deviennent des chiens de garde de l’ordre établi.

Faire une « enquête » n’aura jamais impliqué aussi peu de travail ou de recul vis-à-vis des faits : il suffit au contraire de s’y immerger et de s’en imprégner. Parachuté au coeur de la « réalité » empirique, le journaliste la comprendrait intuitivement ou physiquement, comme par osmose. Trois jours à porter le voile, et voici démystifiée la condition de la femme musulmane. Un visage barbouillé et le voici haïtien undercover en recherche de logement !

Les implications politiques, économiques, spirituelles, historiques des phénomènes et des événements ne sont pas prises en compte dans le travail subséquent « d’analyse » qui, du reste, est fait trop vite pour que se dégage quelque substance de ces « saucettes » dans le vrai monde. La journaliste a « ressenti » l’essentiel de ce qu’il faut dire, et la preuve de la vérité de ce qu’elle avance tient à cette seule phrase : « j’y étais, j’ai vu ».

Au final, cela ne peut aboutir qu’à une chose : more of the same. Récemment, une journaliste du Journal de Montréal, sans doute au péril de sa vie, a « révélé » après une « enquête » que l’on pouvait facilement emprunter les autobus montréalais avec un titre de transport périmé. Le principe utilisateur-payeur, les hausses de tarifs, la privatisation des services publics et le durcissement des contrôles technologico-sécuritaires ne font pas partie de l’histoire qu’elle raconte, et les pauvres qu’on laissera à frisonner dans les abribus non plus. Une seule chose importe : les moyens de contrôle d’accès et de perception tarifaire ne sont pas efficaces. À preuve, elle a passé les mailles du filet : c’est forcément qu’il est encore trop relâché et qu’il faut le resserrer.

Le journalisme undercover se révèle ainsi être un journalisme de délation, où tout grain de sable dans l’engrenage de la mécanique sociale, par ailleurs considérée comme inaltérable, doit être braqué par les projecteurs (exposed) et arraisonné, pris en charge (disposed). La transparence devient elle-même un moyen de contrôle renforçant les contrôles, et c’est chaque journaliste qui se redouble d’un policier à l’affût des déviants et des suspects, de même qu’aux États-Unis, chaque voyageur en état d’alerte doit signaler la moindre anomalie aux autorités aéroportuaires et chaque citoyen doit garder l’oeil sur son voisin.

Les enquêtes undercover se démultiplient. Pourtant, on en sait de moins en moins sur le caractère historique de l’ordre social qui est le nôtre et sur les ramifications des événements qui s’y produisent. Au contraire, on a de plus en plus le sentiment d’y être irrémédiablement plongés, à mesure que s’abolit la distance critique qui nous évitait d’être enfermés dans la réalité et que se durcissent les contrôles sécuritaires.

Bref, plus le le journalisme « enquête » et plus nous sommes en quête de ce qu’était censé être le journalisme : une problématisation de l’ordre du monde, irrémédiablement lié à notre liberté de choisir ce qu’il devient. Désormais, cependant, nous savons grâce à la Une du JdM publiée à la sortie du rapport Castonguay que le secret du monde est...dans la sauce PFK.

Eric Martin


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