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Utopique, la gratuité scolaire ?

Utopique, la gratuité scolaire ?

Le réseau d’éducation postsecondaire québécois est en mauvais état, puisque les gouvernements qui se sont succédés à Québec ont entrepris de progressivement lui couper les vivres. Son financement n’est donc pas à la hauteur de ses besoins et ne correspond pas aux attentes de la population en ce qui a trait à une éducation de qualité. Pourtant, pratiquement tous les observateurs affirment que la formation et l’éducation des jeunes d’aujourd’hui sera cruciale au regard de ce que parviendra à accomplir le Québec de demain. Les principaux leaders d’opinion répètent ad nauseam que l’avenir de notre société repose sur sa capacité à déplacer notre production économique vers une économie fondée sur le savoir.

Dans un tel contexte, il serait tout à fait logique d’anticiper des initiatives tel que de vastes investissements en éducation postsecondaire, la mise en place de projets porteurs au sein de ce réseau social névralgique et de la portée démocratique d’une éducation accessible et de qualité.

Pourtant, ce n’est pas la direction pour laquelle ont opté les décideurs politiques, bien au contraire. Il semble que l’on ait plutôt choisi d’escamoter le débat socio-politique sous prétexte que toute nouvelle implication de l’État n’est qu’une lubie. L’étude1 que lançait l’Institut de Recherche et d’Information Socio-économique (IRIS) lundi le 15 octobre intervient précisément à cette étape ; elle vise à montrer que la « gestion » de la gratuité scolaire n’est aucunement un obstacle à un débat qui doit aller bien au-delà des considérations administratives.

Crise dans le réseau postsecondaire

Le réseau postsecondaire québécois est en crise puisqu’il ne parvient pas à remplir adéquatement sa mission. Cette crise se traduit par trois symptômes distincts, mais liés les uns aux autres : (1) le sous-financement structurel des institutions d’enseignement, (2) la privatisation des sources de revenus de ces institutions et (3) l’inaccessibilité à l’éducation postsecondaire pour les plus démunis.

Évalué à 620 M$ pour l’ensemble des cégeps et les universités, le sous-financement du réseau postsecondaire n’est pas le fruit du hasard, mais bien la conséquence prévisible d’un désengagement étatique qui a cours depuis vingt ans. Si, en 1988, l’État québécois participait à 87 % du financement des universités, il n’y participe plus qu’à hauteur de 71 % aujourd’hui.2 En comparaison, durant la même période, les cotisations étudiantes et les fonds injectés par le secteur privé ont plus que doublé.

Rappelons qu’en 1989, le gouvernement québécois a mis en place un dégel des frais de scolarité qui devait servir à régler la question du sous-financement. L’expérience a été un échec retentissant, même si le gouvernement s’était engagé à lier la hausse des frais à un réinvestissement dans l’éducation postsecondaire. En fait, le dégel des frais imposé aux étudiants s’est accompagné d’un retrait de l’État, en somme, d’un transfert de la responsabilité du financement postsecondaire de l’État vers les individus et ce, sans jamais entreprendre de s’attaquer sérieusement aux problèmes du sous-financement. Devrait-on se commettre à nouveau aujourd’hui dans ce cercle vicieux ?

Le transfert des sources du financement postsecondaire, du public vers le privé, n’est pas anodin ; il ne relève pas de la fatalité économique ou budgétaire. Au contraire, il se rapporte à une idéologie et c’est précisément ce système d’idées que l’on passe sous silence lorsque l’on confine la thématique de l’éducation à un débat uniquement administratif. Une brève revue de la littérature et de la couverture médiatique récente nous permet de voir que l’augmentation des frais de scolarité est présentée comme une politique inéluctable et juste puisque l’on tend à réduire les étudiants à un rôle de strict agent économique. Selon cette logique, on affirmera que chaque étudiant investit dans sa formation professionnelle et qu’il pourra récolter les retours sur les investissements s’il effectue des choix rentables. Il s’agit essentiellement de la logique du marché appliquée à l’éducation.

Ce qu’une analyse de la sorte ne considère pas, c’est que les jeunes qui désirent entreprendre des études supérieures ne sont pas sur un pied d’égalité au moment de se lancer dans un cheminement académique. On constate que la fréquentation universitaire est supérieure de près de 250 % chez les jeunes provenant des familles mieux nanties que chez ceux qui sont issus de familles défavorisées.3 C’est donc dire qu’il existe bel et bien un problème d’accessibilité à l’éducation postsecondaire et que ce sont les moins nantis qui font les frais de ce déséquilibre.

L’imposition d’une tarification n’est pas étrangère à ce phénomène discriminatoire. Une étude hautement révélatrice réalisée pour le compte du Conseil des Ministres de l’Éducation du Canada montre comment les frais de scolarité constituent une barrière à l’entrée qui bloque l’accès des plus démunis à l’éducation postsecondaire.4 Bref, on retrouve en matière d’éducation les conséquences régulières de la logique de marché que nous avons identifiée plus haut : le système mis en place profite à une poignée de mieux nantis aux dépens de la majorité et surtout, de l’universalité des chances.

L’augmentation du l’investissement public : la seule solution à la fois juste et viable

À prime abord, la question des sources de financement du système d’éducation pourrait sembler d’ordre secondaire. Quelle importance recèle la provenance des fonds si on peut ainsi éviter la banqueroute de l’éducation ? Le plus urgent, diront plusieurs, n’est-il pas d’assurer de nouveaux investissements et ce, qu’ils soient public ou privé ou encore qu’ils proviennent carrément de la poche des étudiants ? Bien évidemment, les choses ne sont pas si simples.

C’est ainsi que l’on nous propose d’élargir la part du financement privé. On préconisera alors une augmentation des frais de scolarité sans tenir compte des « dommages collatéraux » tel que l’effet négatif sur la fréquentation des plus démunis. À titre d’exemple, on sait qu’aux Etats-Unis chaque augmentation des frais de scolarité de 1000 $ se traduit par une diminution de 19 % de la fréquentation de jeunes provenant de familles défavorisées.5

De plus, le retrait du gouvernement dans le financement des institutions d’enseignement génère un vide comblé à la va-vite par l’augmentation des investissements privés. Le changement d’identité des bailleurs de fonds se traduit invariablement par une réorientation de la mission universitaire. C’est dans un portrait comme celui-ci qu’apparaissent des aberrations tels que des centres de recherche sur l’environnement dont le financement dépend entièrement d’entreprises qui polluent de façon éhontée. Une fois l’éducation subordonnée à cette dynamique, c’est la capacité de penser de la société dans son ensemble qui s’atrophie.

D’autre part, l’alternative qui s’offre à la collectivité consiste à réaffirmer le rôle du secteur public dans le financement du réseau postsecondaire et ainsi assurer une plus grande accessibilité et une connaissance plus libre que celle qui dépend d’intérêts économiques à court terme. La confirmation du caractère indispensable des pouvoirs publics dans le financement de l’éducation postsecondaire devrait prendre deux formes distinctes. D’abord, il est primordial de régler le sous-financement structurel qui pousse nos universités à chercher des sources de revenus privées pour boucler leurs budgets. Ensuite, l’abolition complète de la tarification de l’éducation postsecondaire peut corriger les déséquilibres sociaux liés à la fréquentation postsecondaire puisqu’elle permet de soustraire l’éducation à une logique de consommation et de poser un geste sans équivoque au regard du type d’éducation qui sera dorénavant offerte au Québec.

La plus récente étude de l’IRIS, citée plus haut, avait pour but de montrer les coûts relativement faibles que requiert une mesure tel que la gratuité scolaire. Les arguments invoquant la fatalité économique ou le caractère inévitable des hausses de frais ne sauraient donc se substituer à un véritable débat sur l’éducation, c’est-à-dire un débat dont les chiffres et les calculs avancés n’occultent pas les valeurs qui sous-tendent les choix que fait une société dans un domaine aussi vital.

Marc Daoud et Philippe Hurteau, chercheurs à l’IRIS


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