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MARTYRS DE NOTRE TEMPS

Quel sacrifice ! Quelle abnégation ! Quel don de soi ! Et dire qu’il s’en trouve encore pour les critiquer, ces policiers qui se donnent corps et âme à cette mission héroïque qu’on leur a confiée et qui consiste à protéger contre les hordes sauvages les faibles, les veuves, des déshérités et, pourquoi pas, les gérants de caisses populaires, comme l’a déjà illustré un non moins illustre ancien premier ministre canadien lors des événements d’Octobre.

Il faut en effet s’incliner bien bas devant ces policiers qui, ne reculant devant rien, se dressent comme des remparts humains pour sauver la démocratie. Enfin...Une certaine forme de démocratie. Mais face à tant de grandeur, on serait mal venu de faire la fine bouche. Certains donnent leur corps à la science. Eux prêtent le leur à la cause, qui consiste à traquer les empêcheurs de tourner en rond.

Quel drame en effet pour un policier sans peur et sans reproche, qui se voit lui-même tel Bayard sur son cheval blanc, obligé par la force des choses et la volonté de ses boss de se déguiser en manifestant sauvage, l’écume aux lèvres, la bave aux commissures et la roche au poing !

Est-il possible d’imaginer le drame intérieur vécu par ces braves défenseurs de l’ordre, contraints d’agir contre leur conscience, forcés de violer ces lois qu’ils ont vocation à faire respecter, à faire sauter ce qu’ils ont mandat de défendre, à se ranger du côté des pouilleux et se faire passer pour tels afin de maintenir l’ordre établi.

Un policier qui se retrouve dans la singulière position qui a été celle des trois agents de la SQ pris à Montebello vociférant contre le système, la roche à la main et le visage camouflé derrière un foulard est autant en dehors de son élément qu’une bonne sœur à qui on demanderait de faire le trottoir, qu’une féministe de la première heure de qui on exigerait de porter la burka, qu’un pyromane dont on voudrait qu’il enfile un costume de pompier.

Passons sur cette souffrance extrême qui est la leur et réjouissons-nous, au contraire.

Pour la première fois, une force de police a été contrainte, devant les preuves accablantes qui s’accumulaient, d’avouer que ses agents s’étaient conduits comme des provocateurs pour que les manifestants passent pour des casseurs.

Des souvenirs me sont revenus.

Je couvrais comme journaliste le congrès de l’Union nationale, en août 1969. La tension montait quand quelques milliers de manifestants syndicaux sont arrivés devant le petit Colisée, à Québec. Tout près de moi, un manifestant comme tous les manifestants de l’époque : barbe longue, bottes de construction, etc. À un moment donné, il sort une pierre de sa chemise et la lance de l’autre côté de la clôture, en direction des policiers. C’est le signal. Les policiers de Québec se lancent à la poursuite des manifestants, qui se dispersent dans le désordre.

Deux ans plus tard, lors de ce qu’on a appelé la manif de La Presse, le 29 octobre 1971, je suis sûr d’avoir vu ce même manifestant sortir à nouveau une pierre de sa chemise à carreaux et la lancer vers les policiers. Encore une fois, ce fut comme un signal et les policiers, casqués et armés de bâtons, se sont rués sur la foule. Une femme en est morte. Le journaliste Jean-Claude Leclerc, qui s’intéresse à ces questions depuis des décennies, écrivait d’ailleurs ceci dans Le Devoir : « Les tirs de pareils projectiles sont d’excellents déclencheurs d’intervention policière. »

Et l’agent Samson de la GRC qui a sauté en même temps que sa bombe sous la fenêtre de la fille de Sam Steinberg. C’est le syndicat en grève qui a trinqué jusqu’à ce que la vérité éclate.

Et le vol de la liste des membres du PQ par des agents de la SQ ! Et l’incendie d’une grange dans les Cantons de l’Est, œuvre de la police montée fédérale !

Et Marc-André Boivin, du SCRS, en charge de l’organisation de la manif à Québec contre Reagan et Mulroney en train de concocter un traité de libre-échange ! Vous vous souvenez des images vues dans le monde entier ? Les deux Irlandais et leurs épouses en train de chanter pendant qu’au dehors, des casseurs au crâne rasé, tout ce cuir vêtus et chaînes à la main, renversaient les barrières de métal et hurlaient à faire peur aux mononcles et aux matantes qui, dans leur salon, voyant qui était contre, se disaient que le libre-échange devait avoir du bon...

Ce même Boivin qu’on a retrouvé quelques années plus tard en charge de la distribution de la dynamite dans le conflit du Manoir Richelieu.

Imaginons la souffrance morale de ces hommes formés à faire le bien et forcés, pour les besoins de la cause, à faire le mal. Si le martyrologe n’était pas fermé, faudrait les y inscrire.

Ailleurs, on les appelait des barbouzes.

Michel Rioux


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