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Ce que doit dire le Canada sur le Chili

La Presse Forum, 15 septembre 1973, p. A18

Éditorial

André Presse de La Pratte

Comparaissant mardi devant un comité parlementaire, le directeur du Conseil de sécurité nationale des États-Unis, Henry Kissinger, n’a pas réussi à faire taire les nombreuses critiques relatives à la position américaine sur la crise au Chili. Il faut dire que M. Kissinger n’a pas été très convaincant, continuant de donner l’impression que les lunettes de premier diplomate sont trop grandes pour lui. Pourtant, la voie empruntée par le gouvernement Nixon n’est pas aussi indéfendable qu’on le dit. Le Canada devrait d’ailleurs s’en inspirer.

Que reproche-t-on au gouvernement américain, au juste ? On voudrait qu’il réclame, à l’instar de la gauche canadienne, un retour " immédiat " du parti de Salvador Allende au pouvoir ; M. Kissinger préfère insister sur la nécessité d’une dictature " permanente et durable ". La réalité des derniers jours justifie amplement ce point de vue. En effet, dans les faits, Salvador Allende est mort et ne reviendra pas.

Où étaient tous ces gens au cours des trois dernières années alors que l’État socialiste attaquait la liberté et l’économie de marché à répétition ? Alors que le régime marxisant et dogmatique tissait des alliances avec les gouvernements totalitaires d’Union Soviétique et de Cuba " ? Que n’ont-ils proposé, alors, l’intervention d’une force internationale ?

Ceux qui voudraient que L’Unité Populaire reviennent au pouvoir affirment que ce parti s’engagerait à respecter la démocratie et le pluralisme politique. Mais qui peut garantir que l’UP respectera les libertés fondamentales, lui qui n’a cessé de harceler ce qu’il appelle l’" État bourgeois " ? Lorsque les armes de l’armée chilienne se seront tues, qu’arrivera-t-il aux entrepreneurs locaux, systématiquement foulés aux pieds par le gouvernement Allende ? Aux réformes agraires qui n’attendent qu’un relâchement des hostilités pour redoubler d’ardeur ?

Selon un sondage, une majorité de Canadiens voudraient que le Canada soit " neutre " dans le présent conflit. Une telle neutralité serait insensée. Entre le Chili de Pinochet, un État qui respecte la liberté de commerce, et l’Unidad Popular, un groupe socialiste, le gouvernement du Canada ne peut pas être neutre, pas plus qu’il ne l’est dans la guerre entre l’Occident et la menace Rouge. La faille de la politique américaine ne se trouve donc pas dans le principe de son appui à Pinochet. Le Canada devrait en prendre acte.

Mais il y a bel et bien une faille. Appuyer de toutes ses forces le droit de Pinochet de défendre les libertés fondamentales sur son territoire, cela ne veut pas dire se taire lorsque le gouvernment chilien commet des abus ou des erreurs. Washington ne s’est d’ailleurs jamais privé d’exprimer son mécontentement à d’autres gouvernements dans le passé. En 1956, au cours d’une opération visant à mater les communistes au Guatemala, une attaque des escadrons de la mort de Castillo Armas fit une centaine de victimes civiles dans la ville d’Escuintla . Le secrétaire d’État de l’époque, John Foster Dulles, a immédiatement protesté auprès de son homologue guatémaltèque en lui envoyant une carte postale. Rien de tel de la part de Kissinger 17 ans plus tard, alors que le Chili est la scène d’une tragédie similaire.

Aujourd’hui, alors que la démesure de la riposte de Pinochet saute aux yeux, alors que les Canadiens sont chaque jour bouleversés par les images de cadavres d’enfants, l’indifférence apparente du gouvernement américain, et en particulier celle de Richard Nixon, est intolérable. Tuer des communistes, oui, tuer des enfants, non, mille fois non. La politique américaine depuis le début de la crise ne manque pas de fondements. Mais elle manque un peu de nuances. Et surtout, elle manque d’humanité.

ERIC MARTIN SIMON TREMBLAY-PEPIN



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